Michel Camdessus - Bruxelles - Mercredi 29 Novembre 2006
Une confidence d’abord : lorsque j’ai jeté un coup d’œil sur une liste préliminaire de ceux qui seraient ici ce matin, j’ai été frappé. Notre rencontre est l’archétype d’une réunion improbable, comme de temps en temps seulement les hasards de la vie en provoquent. Nous venons du Nord et du Sud, de pays d’Europe qu’hier encore un rideau de fer séparait. La plupart sont chrétiens, mais d’autres musulmans ou peut-être d’autres confessions. Il faut vraiment être habités par une même Foi en Dieu de miséricorde comme moi qui est très loin de la Sainteté et qui est souvent précédé d’une mauvaise réputation, d’animer ce moment de prière. Habité aussi par cette Foi, je vous demande la permission de le faire, sans aucune prétention de protocole ou de langage, dans toute la simplicité dont je suis capable.
Puisque note rencontre est si improbable, ayons tout particulièrement à l’esprit ce mot de Jésus de Nazareth : « Chaque fois que deux ou trois d’entre vous seront réunis en mon nom, je serai au milieu d’eux ». Recueillons-nous un bref instant pour le reconnaître, ressuscité parmi nous, intime à chacun de nous et ciment de notre fraternité ; et rappelons-nous la réflexion des deux hommes d’Emmaüs : « Nos coeurs ne brûlaient-ils pas en nous tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Ecritures ? « (Luc 24-32). Il est au milieu de nous.
Je voudrais aussi, puisque nous avons le privilège d’avoir quelques amis musulmans parmi nous, avoir en mémoire tout ce que je dois, comme chrétien, à leur expérience de Dieu. Je voudrais évoquer mon ami Mohamed Khebichet, rencontré dans un village des Monts de Tlemcen. Un jour de 1957, au milieu de la tragédie algérienne, je lui ai demandé d’écrire pour moi sur la planche de bois l’olivier sur laquelle il avait appris à écrire, la sourate du Coran que notre amitié amenait à son esprit. Il écrivit celle-ci : « où que tu regardes, tu vois le visage de Dieu ».
Et je pense aussi à cet autre ami musulman, mon collaborateur lorsque je dirigeais le Fonds monétaire international, et qui ne rentrait jamais dans mon bureau sans murmurer une prière qui appelait la grâce du Seigneur très miséricordieux sur notre travail. Ces mots m‘accompagnent souvent. Je vous propose de les avoir à l’esprit et au coeur, en ce moment une nouvelle journée commence pour notre pays, pour l’Europe, pour l’Afrique, et pour ce monde traversé de fractures.
*****
Il est au milieu de nous, mais que veut-il faire à travers nous de ce monde, qu’il a laissaé entre nos mains ?
Eh bien je crois qu’il attend de nous, jusqu’au dernier jour, ce qu’il a dit de sa propre mission, lorsque dans la Synagogue de Nazareth il a trouvé et lu le texte d’Isaïe que nous venons d’entendre : « L’Esprit du Seigneur est sur moi…. ». Il est sur nous aussi, en vertu d’une promesse irréfragable, et il nous a confié le même programme pour que nous continuions à le mettre en œuvre sans le monde. Comment le traduire en actions pertinentes dans ce monde si opaque et qui change si vite ? Comment apporter notre pierre à la construction de son Royaume. Comment faire que notre action soit un « Joyeux message aux humiliés, une bonne nouvelle aux pauvres ? ».
Eh bien, ayons d’abord une vive conscience de ce qu’est ce Royaume dont nous sommes les ouvriers. Je ne suis pas théologiens mais il y a deux vérités qui m’habitent :
- C’est un Royaume de liberté et de vérité, de justice et de paix ; il ne sera vraiment réalisé qu’à la fin du temps, dans cette Jérusalem nouvelle, où toute les larmes seront essuyées de nos yeux, lorsqu’ « il reviendra pour tout récapituler en lui ». Mais, dès maintenant, nous sommes mystérieusement les ouvriers de ce Royaume qui se réalise, comme l’a dit le Concile Vatican II, dans nos efforts « pour une meilleure organisation de la société humaine ». Comment ne pas rappeler cela en ce lieu où tant d’efforts convergent vers ce même but ? Ouvriers du Royaume : avons-nous mesuré le formidable degrés de confiance que cela implique en chacun de nous !
Le royaume que Dieu veut nous est confié. Dieu prend cet immense risque de nous faire confiance. Dieu veut diviniser le monde ; mais disait un grand maître spirituel de ce siècle, le Père Varillon, « Dieu ne peut diviniser que ce que les hommes humanisent ». Travaillant à l’humanisation de la globalisation, nous avons donc, entre nos mains, ces clés de la divinisation du monde. Tâche impossible ? Non, parce que l’assistance de l’Esprit nous est donnée. Il nous fait donc faire comme si tout dépendait de nous, mais en attendant tout de lui. Appelons-le !
- L’autre, c’est que ce Royaume, c’est le pauvre dans la rue, à notre porte ou à travers le monde (où ils sont plus de 3 milliards) qui est le roi. Quiconque a écouté attentivement l’évangile de Matthieu sur le jugement dernier, le sait bien. Jésus lui-même le dit : c’est le pauvre qui est Roi. « Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger… » (Matt 25-42 et suiv.). C’était lui qui avait faim et soif, qui était nu, étranger ou prisonnier. Dieu s’est donc identifié une fois pour toutes au pauvre. Son règne n’advient, dès maintenant, que lorsque le pauvre est nourri, vêtu, accueilli, logé et honoré…que lorsque son peuple est assoiffé et affamé de justice. Agissons donc aujourd’hui en citoyens d’un Royaume où le pauvre est notre juge et notre Roi.
Quand vous êtes déprimé, rechercher le visage du plus pauvre que vous connaissez, que pouvez-vous faire pour lui ?
*****
Immense programme donc pour ceux qui ont pour tâche de relancer notre Europe qui a tellement de mal à préciser ce qu’est son identité sociale, pour partie peut-être parce qu’elle ne parvient pas à reconnaître ses racines chrétiennes. Je sais l’immense frustration que constitue pour certains d’entre vous, notamment ceux qui ont subi pendant presque cinquante ans un totalitarisme anti-religieux, le refus de certains pays -dont le mien- de dire les racines chrétiennes de leur civilisation européenne.
J’ai personnellement du mal à imaginer qu’on ait un scrupule à ne pas les mentionner. Enlevez la cathédrale de Bayonne du paysage (ma ville natale) n’est plus Bayonne. Pourquoi ne pas dire que le christianisme est là au centre de notre histoire ? Cela ne ferait que dire le vrai. Mais n’oublions pas cependant qu’il y a mieux que de dire et proclamer le vrai : c’est de vivre.
Au-delà des textes, il est fondamental que l’Europe soit reconnue dans les faits comme chrétienne, comme le Ressuscité à Emmaüs au partage du pain. Dans la communauté des nations, j’aimerais que le partage du pain avec tous les hommes soit le signe distinctif de notre Europe. Ce jour-là, elle méritera vraiment d’être qualifiée de chrétienne soit le signe distinctif de notre Europe. Ce jour-là, elle méritera vraiment d’être qualifiée de chrétienne, mieux encore que par une affirmation dans un texte constitutionnel, surtout si celle-ci devait demeurer lettre morte.
C’est pour que l’Europe soit reconnue au partage du pain que nous devons supplier noter Dieu. Qu’il fasse de nous des hommes et des femmes assoiffés de justice, des hommes et des femmes de partage. C’est à essayer de dire ce que cela pourrait signifier concrètement que j’ai la chance de travailler avec un groupe de responsable laïcs de mouvement chrétiens européens pour préparer une déclaration qui serait publiée pour le cinquantième anniversaire du Traité de Rome, le 25 mars prochain. Avec ce groupe « Initiatives de chrétiens pour l’Europe », nous pensons dire des choses simples -qui seront au cœur des réflexions du panel qui va suivre ce petit déjeuner-. Nous pensons que l’Europe qui a reçu de la Providence tant de dons, tant de richesses et la grâce de sa réconciliation et de la marche vers son unité, doit devenir un modèle de vivre ensemble d’être humain de cultures et de religions différentes.
Dans un monde globalisé, les sociétés européennes sont de plus en plus invitées à s’ouvrir à d’autres cultures et à d’autres religions que les leurs. L’Union Européenne doit se situer dans ces nouvelles réalités, par exemple en favorisant le dialogue interculturel et interreligieux, en ayant conscience que ce dialogue est utile non seulement pour assurer un vivre ensemble dans la paix mais aussi parce qu’il enrichit le projet européen lui-même.
Tout cela implique que l’Europe assume trois tâches fondamentales :
- Elle doit être le facteur de paix et pour cela développer ses moyens diplomatiques et militaires dans la seule perspective envisageable pour elle : au-delà des fonctions normales de défense, un rôle mondial de prévention et de résolution des conflits, de maintien de la paix et de défense des droits de l’Homme partout où ils sont menacés, notamment par les fondamentalismes et le terrorisme.
- Elle doit être promotrice de la solidarité internationale et du partenariat pour le développement : l’Europe doit avoir le soucis primordial du respect de la parole donnée aux pays les plus pauvres. Elle doit se montrer exemplaires dans les combats pour remplir les objectifs du millénaire en concentrant ses efforts sur la réduction de la pauvreté et en les intensifiant pour atteindre –et le plus vite possible dépasser- le vieil objectif de consacrer 0.7 % du PIB pour le développement.
- Elle doit construire une politique commune de l’immigration par une approche radicalement nouvelle du problème des migrations, en coordonnant plus étroitement des politiques humaines d’accueil et d’intégration des migrants avec des politiques de co-développement beaucoup plus vigoureuses dans les pays d’émigration qui sont ses partenaires, dans le cadre en particulier des partenariats avec l’Afrique et l’Amérique Latine.
Mais au-delà de ces tâches, il en est une qui constitue un véritable défi pour une Europe unie : imaginer, proposer et soutenir la mise en place d’une gouvernance mondiale au service du développement durable. Au milieu des turbulences de la mondialisation, l’exemple européen peut offrir un modèle, qu’il s’agisse de ses acquis constitutionnels et monétaire ou de l’application de la méthode communautaire. C’est par de telles actions que l’Europe peut continuer à jouer un rôle positif dans le dialogue et non la confrontation qui nous menace des civilisations.
Laissez moi dire un mot de plus sur ce concept de partenariat dans lequel l’Europe s’est engagée avec les pays ACP avant qu’il ne devienne pour les Nations Unies le principe directeur de la coopération économique internationale.
Que doit apporter la substitution d’une culture de partenariat aux formes d’assistance que nous avons pratiquées, sans un succès convaincant, pendant des décennies ? Une mutation majeure. Le partenariat est dialogue d’égaux. Il implique que votre partenaire, dans ce dialogue, arrête lui-même ses propres choix et ses priorités. Il implique aussi la totale franchise de part et d’autre et l’acceptation du regard critique de l’autre, de sa culture, de ses traditions, y compris dans l’organisation de la vie collective. Il implique que nul ne se défausse de sa responsabilité sur l’autre ; il est enfin acceptation d’un acheminement ensemble sur les nouveaux sentiers de la mondialisation, avec tout ce que cela implique d’attention au pas de l’autre…
Chers amis, supplions notre Dieu d’aider nos dirigeants, au Nord et au Sud, à apprendre ces voies, cette ascèse du partenariat mais aussi de leur en donner la récompense en termes de développement partagé. Demandons-lui aussi de nous rendre exemplaire dans la tenue de nos engagements d’aide au développement, dans le respect de la parole donnée. C’est pour moi le degrés zéro de
*****
Chers amis, vous sentez, ma méditation se fait de plus en plus en prière. Prions pour nos dirigeants, en ce moment où l’Europe en crise cherche les voies de sa relance. Qu’il ouvre leurs esprits et élargisse leurs cœurs pour qu’ils comprennent qu’il n’y a d’avenir pour elle que dans ce qu’elle est au profond de son identité, c’est à dire comme l’avait si bien dit Jean-Paul II, « dans l’ouverture ». Prions pour que l’Europe sache devenir effectivement ce qu’elle dit d’elle-même dans le préambule du projet de constitution : « un espace privilégié de l’Espérance humaine ».
Enfin, en ce jour où le Pape Benoît XVI entreprend en Turquie avec humilité et courage un voyage qui peut avoir une telle importance dans une perspective œcuménique et pour le rapprochement des chrétiens et musulmans, prions pour le succès de cette démarche comme de tous les gestes inconnus et modestes qui s’accompliront aujourd’hui dans un esprit de fraternité.