Article de Georgina Dufoix
A votre réflexion.... - publié le : 05/11/2006
Choc des valeurs ?
Nous vivons avec intensité la pré-campagne présidentielle et, au delà des différentes candidatures dont la compétition est, finalement, très vivifiante pour notre vie démocratique et pour l’approfondissement de nos réflexions personnelles, nous ressentons les défis considérables qui nous entourent.
Défis au sujet du réchauffement de la planète, de l’avenir de l’Europe, de la faim dans le monde, et, plus près de nous, défis engendrés par le poids de notre dette publique que nous préférons oublier mais qui, elle, ne nous oubliera pas.
Chacun à notre place, nous sommes conduits à prendre position, intellectuellement tout d’abord, et par notre vote ensuite.
A l’heure actuelle, l’ampleur des problèmes posés est telle qu’il ne me parait pas possible de les laisser reposer sur les épaules des seuls politiques. En tant que citoyens, nous sommes tous concernés individuellement et collectivement par ces questions qui engagent notre avenir, nos modes de vie et ceux de nos enfants.
Parmi ces questions majeures, une me paraît de première importance, celle du dialogue avec le monde musulman.
La communauté musulmane prendra, en effet, par le seul fait de l’évolution démographique, une place de plus en plus importante en Europe, essentiellement en Allemagne, en Angleterre et en France.
Par le jeu de la démocratie, son influence sur nos lois et sur nos façons de vivre pèsera donc de plus en plus lourd.
Certains brandissent cette perspective pour attiser nos peurs en stigmatisant cette communauté présentée comme une menace ; d’autres préfèrent « mettre la tête sous l’aile » et espérer que nos valeurs sont assez fortes pour modeler les valeurs de la culture musulmane. Or ce n’est qu’en essayant de comprendre nos valeurs et celles de l’autre que nous pourrons arriver à vivre ensemble ; ce n’est pas en les ignorant.
Le monde musulman, qui est aussi divers que ne l’est le monde occidental dit chrétien, se retrouve autour de certaines valeurs. La force de ces valeurs vient du fait que les musulmans les considèrent comme des vérités profondes, découlant directement de ce qu’a dit le Dieu qui s’est révélé dans le Coran. Fondés sur ces valeurs qui pour eux sont absolues, ils nous interrogent sur nos façons de voir la vie, sur nos visions du monde, sur nos propres valeurs.
Un tel questionnement peut nous mettre en difficulté car notre société occidentale est généralement plus préoccupée de l’urgence de la vie quotidienne que d’une réflexion sur les fondements de ses modes de pensée.
Pensons nous souvent aux valeurs qui nous régissent ?
En matière de Valeurs, nous nous référons à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen héritée de la révolution française de 1789, en tant que base fondatrice. Les valeurs profondes de notre société pourraient alors se résumer à notre devise : « Liberté, Egalité Fraternité ». S’y ajoute bien sûr le principe de laïcité, qui régit notre mode de gouvernement.
Commençons par l’égalité : juridiquement et constitutionnellement, la notion d’égalité est exprimée par le premier alinéa de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, c’est-à-dire : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ». Mais quelle est l’origine de cette affirmation ? Est-elle issue du seul siècle des Lumières ? Vient-elle de la seule pensée maçonnique de la Révolution ? Ou est-elle fondée sur une vision particulière du monde, bien antérieure à cette époque ?
La révolution française s’inscrit dans une culture qui n’est pas neutre. Elle s’inscrit dans une culture judéo-chrétienne dont les textes fondateurs, qui sont bibliques, donnent des options précises sur le sens de la vie, le sens de nos relations, le sens de notre vivre ensemble.
Ceux qui ne veulent pas entendre parler de nos racines judéo-chrétiennes au nom de la laïcité, doivent déjà s’insurger devant mon propos. Mais, je voudrais leur rappeler que c’est à partir de ces bases culturelles bibliques que Jésus a prononcé une phrase essentielle pour établir notre sens de la laicité. Il a dit : ce qui est à César doit revenir à César, et ce qui est à Dieu doit revenir à Dieu ».
Notre laïcité elle-même s’inscrit originellement dans une culture biblique qui enseigne de séparer le gouvernement civil du gouvernement ecclésial !
Pour revenir à notre conception de l’égalité, elle est, bien sûr, le fruit de luttes et de combats au fil des siècles, mais n’est-elle pas plus profondément l’héritage de cette conception biblique : « Dieu a fait l’Homme à son image, homme et femme Il le fit » ? Ceci nous amène à considérer que tous les humains, hommes et femmes, ont hérité d’un même statut (tous semblables au Créateur), étant ainsi égaux les uns aux autres et transmettant à leur tour ce statut à leur descendance.
C’est ce même Dieu qui, selon la Bible, « fait luire son soleil sur les méchants aussi bien que sur les bons, et qui accorde sa pluie aux justes comme aux injustes », sans considération de personnes.
Tout ceci peut nous paraître bien lointain, d’autant qu’une majorité d’Occidentaux a écarté le postulat de l’existence de Dieu ; il n’empêche que nos valeurs sont l’héritage de ce postulat, et il semble bien que cette vision du monde qui nous conduit à souhaiter une égalité profonde entre hommes et femmes, mais aussi entre les personnes quelles que soient leur race, leurs opinions ou leur position sociale, est inscrite dans une certaine compréhension de notre humanité, héritée de la Bible.
En mettant en évidence le socle de nos valeurs, je ne cherche pas à dire que ce sont les seules valables ; je cherche simplement à identifier et définir ce socle afin d’être en mesure de mieux interroger d’autres cultures sur leurs propres conceptions du vivre ensemble, sur leur propres valeurs.
Nous pourrions faire le même chemin pour notre conception de la Liberté. Elle est aussi le fruit de nombreux combats, et dans le même temps inscrite au plus profond de nous-mêmes.
La statue de la Liberté, offerte par les Français aux Américains à la fin 19ème siècle, est l’un des symboles les plus marquants et universellement reconnus de notre attachement à la liberté.
Mais d’où nous vient cet attachement ? Est-ce de 1789 ? Ou est-ce plus profondément inscrit dans notre culture ou même dans notre être intérieur ? L’essence de la liberté ne peut-elle être retrouvée dans la conception d’un Dieu Créateur, qui avait la possibilité d’asservir l’homme mais qui a choisi de faire de lui un être libre et de lui donner la capacité de choisir : « j’ai mis devant toi la mort et la vie, choisis la vie et tu vivras » ?
Même si nous pensons qu’il n’y a pas de Créateur, nous sommes inscrits dans cette culture, qui envisage la destinée humaine avec de tels paramètres. Ce n’est pas le cas de toutes les cultures. Ces différences, souvent peu exprimées et dont nous sommes si peu conscients, peuvent entraîner d’importantes divergences sur nos façons d’envisager la vie en société.
Pour terminer, je voudrais dire que notre conception de la Fraternité, bien souvent mise à mal au cours de notre histoire, est, elle aussi, fondée sur des paradigmes bien antérieurs aux 18° et 19° siècles.
Je ne citerai qu’une parole de l’Ancien Testament reprise par Jésus-Christ : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Il s’agit d’aimer notre prochain même si nous sommes très différents, même si nous n’avons pas des conceptions semblables de qui est l’homme ou de qui est Dieu.
C’est à partir de cet état intérieur, de cet état de cœur que le dialogue peut s’instaurer avec d’autres cultures, en particulier avec les instances musulmanes, en France comme en Europe.
Cet héritage biblique, qui a déterminé, en son temps, des visions de la vie et les codes de comportements, est toujours vivant, il nous fonde même si nous n’en sommes pas conscients ; il constitue, à mon sens, les racines, critiquées mais incontestables, de nos valeurs. C’est à partir de ce socle de valeurs que nous pouvons, me semble-t-il, interroger le monde musulman. L’interroger sur sa vision de la liberté, sur ce qu’il pense de l’égalité, sur les conditions qu’il met à la fraternité et bien d’autres questions utiles à notre vivre ensemble.
Nîmes , le 2 Nov . 2006
Haut de page